A 16:54 dans Fibre optique

Jacques de Heere (ACOME) : « Il faut amener la fibre le plus loin possible dans les zones rurales »

4
JUIL
2017
Partager cette actu sur :

Interview : l’entreprise ACOME organisait la semaine dernière sa « Fête du Très Haut débit ». Son PDG, Jacques de Heere, plaide pour un déploiement FTTH maximal dans les territoires ruraux.

FacebookTwitterGoogle+

ACOME : fibre et déploiement THDA Mortain (Manche), 1 600 habitants, ACOME déploie sur 115 000 m2 un site qui lui permet d’être aujourd’hui n°3 européen de la fabrication de fibre optique, n°1 du câble cuivre pour les télécoms et n°1 européen du câblage hi-tech pour le secteur auto. Egalement présent à l’international (Brésil, Chine, Maroc), le groupe a conservé son ancrage en milieu rural et le statut de société coopérative (SCOP) qui a présidé à sa création, il y a 85 ans.

Photo : Stefan Meyer

C’est sur ce site de Mortain qu’ACOME convie tous les deux ans professionnels et décideurs des télécoms et au-delà à sa « Fête du très haut-débit ». Le 29 juin dernier, l’édition 2017 mettait à l’honneur les mobilités connectées et les véhicules autonomes, mais a également donné aux participants l’occasion de dresser un état des lieux du déploiement en France. A cette occasion, Jacques de Heere, PDG d’ACOME, nous a livré sa vision des enjeux du THD pour le territoire.

Degroupnews : Pourquoi cette Fête du THD ?

L’idée nous est venue suite à l’explosion de la première bulle Internet. Nous venions de traverser une énorme crise et l’activité s’était totalement effondrée. Nos investissements étaient arrêtés, les volumes étaient en baisse, l’emploi aussi, même chez ACOME : nous avions baissé nos effectifs de 30%, ce qui est considérable. L’idée était ainsi de sensibiliser tous les acteurs, toutes les parties prenantes, tous les pouvoirs publics à l’absolue nécessité d’un réseau très haut débit.

Nous avons démarré l’initiative vers 2005, en mettant en place un centre d’expérimentation du très haut débit. Nous avions construit toutes les infrastructures, et nous faisions des démonstrations pour expliquer concrètement les usages du très haut débit dans le logement. Nous avons fait notre première fête du très haut débit, fait beaucoup de pédagogie, expliqué à quoi ça sert, devant quelques intervenants et caciques du secteur convaincus. Et puis fédéré des acteurs, des installateurs, des constructeurs, des industriels, des bureaux d’étude, des promoteurs, des collectivités, des pouvoirs publics, un petit peu ceux que l’on retrouve ici aujourd’hui.

Degroupnews : Industriels, collectivités, pouvoir publics… Vous parvenez à fédérer un public très divers à l’occasion de cet évènement. Est-ce lié au statut particulier d’ACOME, qui est une société coopérative (SCOP) ?

Peut-être que le statut en est une raison, mais il y a aussi le mode de fonctionnement de notre entreprise. Nous avons une stratégie de moyen-long terme et nous aimons bien garder un cap et creuser notre sillon. Nous nous sommes inscrits dans cette démarche et nous l’avons entretenue. Les premières années c’était plus délicat : nous avions 150 personnes, et puis 200, et depuis déjà 4-5 ans, nous sommes à 500 participants environ, qui viennent des quatre coins de la France.

Une fois que les gens ont compris l’intérêt de la chose, nous ne sommes pas là pour leur vendre un produit, mais pour l’intérêt du secteur, de la profession, nos métiers… Evidemment, moi je défends l’industrie française, et en particulier la nôtre. Et nous avons pas mal d’atouts à mettre en avant : on peut faire de l’industrie de pointe, dans un territoire rural, excentré des grandes métropoles, et pourtant conquérir, ou du moins arroser l’international.

ACOME : projet d'investissement pour les usines de Mortain                                                                                                                               Photo : Stefan Meyer

Degroupnews : Le retard de la France sur le très haut débit a été rappelé ce matin lors des tables rondes. Est-ce que cette situation se reflète dans votre activité ?

De notre pur point de vue d’industriel, aujourd’hui, la France est le pays occidental qui a le plus gros volume de déploiement de câble à fibre optique. La France a déployé plus de 11 millions de km de fibre en câble en 2016 pour construire ses réseaux THD. C’est de très loin le plus gros d’Europe. Mais si on parle en termes d’usages, est-ce qu’on peut dire que la France est le pays le plus raccordé ? Non : il n’y a que 8 millions de prises raccordables sur 35 millions. Nous sommes encore loin du but.

Pour notre industrie, c’est parti. Maintenant, il faut aller plus loin, jusqu’au bout, et là, j’insiste sur le fait que l’enjeu du très haut débit, ce n’est pas dans les zones denses que ça se passe. L’enjeu, c’est de réduire la fracture numérique des territoires, donc c’est dans la France rurale. C’est la capacité d'amener la fibre optique dans les campagnes, dans l’agriculture, parce que l’agriculture vivra aussi sa transition numérique, mais aussi pour les entreprises dans les territoires. C’est fondamental. Le plan national français prévoit 80% de la population raccordée en FTTH. Très bien. Mais, que fait-on des 7-8 millions de prises qui ne sont pas dans les 80% ? Il faudra elles aussi les raccorder. Peut-être après 2022, mais il ne faudra pas attendre 2035.

Degroupnews : On sent justement depuis quelques mois une certaine prudence vis-à-vis des objectifs du plan France THD… Et on parle de plus en plus de 4G fixe pour apporter le très haut débit dans les zones les moins denses. Est-ce quelque chose qui vous préoccupe ?

Non, je suis convaincu que les technologies ne se substituent pas les unes aux autres, bien souvent elles se complètent. Dans les points inaccessibles, il faut qu’on ait une technologie 4G dédiée, probablement. Mais il ne faut pas démarrer le sujet des zones moins couvertes, des futures zones blanches, en se disant « On les met de côté et celles-ci n’auront pas droit à la fibre ». Je pense qu’il faut avoir une vraie ambition politique qui est de dire : « J’amène la fibre le plus loin possible au plus de gens possible », avec l’ambition d’éviter toute exclusion et toute fracture. On traitera les quelques cas isolés, mais vous ne pouvez pas regarder une carte en disant : « Je vais cocher tous ceux qui n’auront jamais la fibre », ça ne tient pas debout.

Degroupnews : Le plan France THD a-t-il été à la hauteur des ambitions qu’il a pu susciter pour des industriels comme vous ?

Aujourd’hui, on peut dire oui. Mais il a souffert au début, il y a eu beaucoup d’inertie, et il a été long à démarrer. Nous nous sommes même dit que nous n’arriverions jamais à l’objectif. Nous avions fait une analyse, dans le cadre du Sycabel (Syndicat de l’industrie des fils et câbles), dans laquelle nous avions démontré, il y a encore 18 mois, que si on voulait atteindre les objectifs il fallait doubler la cadence. Là, la cadence s’est accélérée. L’ensemble des projets en cours nous laisse penser qu’à horizon 2022-2023, peut-être 2024, on devrait avoir ces 80% de population raccordables. On voit bien en tous cas que les choses sont mises sur les rails à présent.

SYCABEL : Indicateur industriel du très haut débit (fibre)

Degroupnews : Une fois ces objectifs atteints, quels seront vos perspectives pour continuer à soutenir votre activité ?

Déjà, il faut bien voir qu’une fois ces 80% atteints, ça ne sera pas fini. Il faudra encore apporter la fibre jusqu’en zone rurale, avec un maximum de prises raccordables. C’est un enjeu fondamental. Ensuite, là où il y aura déploiement de la 4G, et bientôt la 5G, il y aura nécessairement du déploiement de fibre optique pour raccorder les infrastructures. Et il s’agit seulement de la France ; il y a encore beaucoup à faire à l’international, qui représente aujourd’hui 60% de notre activité. On peut penser, par exemple à l’Allemagne, qui avait fait le choix du VDSL pour apporter le très haut débit, et où il y a presque tout à faire aujourd’hui en matière de fibre optique.

Degroupnews : Vous avez récemment annoncé un projet d'investissement de 80 millions d’euros, dont 50 millions à Mortain. Quels sont les ambitions pour ce site ?

Notre objectif est en effet d’investir 50 millions d’euros à Mortain. Cela concerne trois tranches : une augmentation de la capacité de production, la modernisation des machines, et une remise à niveau du site industriel, où certaines usines datent des années 60. Pour mener à bien ces projets, il faut maintenant un soutien clair et net des partenaires locaux et des pouvoirs publics. Nous les avons sollicités en rappelant l’ancrage historique d’ACOME sur le territoire et son importance pour l’activité dans la région, sachant que notre site représente 1 200 emplois locaux, et génère environ 3 000 emplois indirects. Nous souhaitons qu’une réponse soit apportée d’ici à la fin de l’année, afin d’être en mesure de prendre les meilleures décisions en matière d’investissement.

FacebookTwitterGoogle+

Articles en relation

comments powered by Disqus